L’isolement des personnes âgées
On garde tous en mémoire les milliers de morts de la canicule de l'été 2003. Si la chaleur a précipité leur trépas, c'est l'isolement qui les a tué. Personne pour veiller à leur hydratation, leur aération. Dans le pire des cas, c'est des semaines plus tard que la famille s'est aperçu de la disparition des leurs.
Quelles sont les réponses à la hauteur de ce phénomène de société?
La problématique de l’isolement des personnes âgées présente la particularité d’être un phénomène peu visible. Pourtant, elle constitue une réalité indéniable : en quarante ans, la proportion de personnes vivant seules a plus que doublé, passant de 6,1% de la population en 1962 à près de 14% en 2004, soit 8,3 millions de personnes, dont 5 millions de femmes. Certes, l’isolement n’est pas un phénomène spécifique aux personnes âgées. Néanmoins, ces dernières sont particulièrement concernées comme en témoigne l’INSEE à travers ses enquêtes permanentes sur les conditions de vie des ménages qui indiquent une corrélation entre l’isolement et l’âge, le handicap ou le milieu socio-économique des personnes.
Il est donc paradoxal que l’isolement et la solitude des personnes âgées soient aussi « invisibles » sur l’agenda public. C’est ainsi, par exemple, que le suicide des personnes âgées - qui est fortement corrélé à l’isolement familial et relationnel - est souvent ignoré dans sa réalité comme dans ses causes, alors qu’il s’agit d’un phénomène proportionnellement plus important au grand âge que chez les plus jeunes.
Certes, la canicule de l’été 2003 a permis de prendre conscience de l’existence en France d’un grand nombre de personnes âgées isolées avec les conséquences en terme de surmortalité que l’on a connues au cours de cette période. L’image de personnes inhumées dans le quasi-anonymat du cimetière de Thiais a alors marqué les esprits. Le mythe de la communauté villageoise au sein de laquelle tout le monde est censé se connaître et s’entraider a été largement valorisé. Plusieurs années après un discours culpabilisateur à l’égard des familles accusées d’abandonner leurs parents âgés, succède un discours culpabilisant les voisins de ne pas se préoccuper suffisamment des personnes âgées et handicapées.
Face à cette situation, les pouvoirs publics - et en premier lieu le président de la République lui-même à travers son discours télévisé du 21 août 2003 - se sont rapidement mobilisés pour tenter d’apporter des réponses. Après une période très courte de concertation avec les principaux acteurs du secteur, un plan « Vieillissement et dépendance » fut élaboré, qui devint quelques mois plus tard la loi du 30 juin 2004 relative à la solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées.
Sans entrer dans le détail de cette réforme express, il convient de noter que le problème social soulevé par la canicule estivale a fait l’objet d’un traitement politico-administratif qui a contribué, en l’espace de quelques semaines, à en déplacer le centre de gravité sans que personne ne s’en offusque, sous la pression du jeu des acteurs politiques, administratifs et professionnels. Autrement dit, les questions liées à l’isolement des personnes âgées, à la prévention et aux solidarités de voisinage, qui étaient centrales dans le débat public fin août-début septembre 2003 deviennent secondaires, voire résiduelles. Tout semble se passer comme si la réforme visait à parer au plus pressé pour tenter de pérenniser le financement de l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (A.P.A.) et calmer la grogne des professionnels confrontés à un manque de moyens alors qu’ils interviennent auprès de personnes de plus en plus dépendantes.
Cette évolution s’explique par le fait que le processus politico-administratif aboutit à transformer le problème en des catégories d’action compatibles avec la structuration du dispositif existant, moyennant éventuellement quelques aménagements comme c’est le cas ici avec le rapprochement entre les secteurs du handicap et de la vieillesse. Mais les politiques publiques s’inscrivent alors beaucoup plus dans une logique de prise en charge de la dépendance que dans une logique de lutte contre l’isolement et de soutien du lien social. Même le dispositif de « veille et d’alerte » institué par le législateur à cette occasion s’apparente plus à une procédure administrative qu’à une volonté d’agir en profondeur pour prévenir l’isolement. En fait, à la différence notamment du secteur associatif, les pouvoirs publics semblent mal outillés dès lors où il s’agit d’intervenir sur une réalité aussi peu codifiable que ne l’est le lien social.
L’isolement représente une réalité complexe qui se situe au croisement de trajectoires de vie singulières, faites de liens et de ruptures, et d’un certain rapport de l’individu au territoire. C’est en tout cas ce qu’a démontré une étude commanditée par la Fondation de France à quatre équipes de recherche (Observatoire Régional de Santé Midi-Pyrénées, Université de Bretagne Occidentale, Université de Provence, Université Paris XII-Val de Marne) dont l’objectif était d’explorer les relations de proximité qu’entretiennent les personnes âgées et d’esquisser quelques préconisations pour permettre d’activer des solidarités de voisinage. Plus récemment, un travail d’enquête réalisé après de 5 000 personnes de 50 ans et plus par le collectif « Combattre la solitude », composé de différentes associations (la Croix Rouge, la Fédération française de la société de Saint-vincent de Paul, le Fonds social juif unifié, les petits frères des Pauvres, les Religieuses dans les professions de santé, le Secours catholique / Caritas France) a également permis un éclairage complémentaire autour de la question de l’isolement des personnes âgées .
Une des principales difficultés pour appréhender l’isolement est que, aux yeux des personnes âgées elles-mêmes, leur réseau social est souvent invisible. En effet, avec l’avancée en âge, elles vivent parfois douloureusement les pertes successives et ont l’impression d’être au sein d’un « désert relationnel ». Ainsi, divers événements tels que la perte du conjoint, le décès des proches, l’abandon de la conduite automobile, l’apparition des handicaps constituent autant de facteurs susceptibles d’affecter leur réseau social. Pourtant, la moindre capacité des personnes âgées à se recréer un réseau au fil du temps ne doit pas occulter l’existence réelle d’échanges sociaux parfois peu objectivables - parce qu’inscrits dans la banalité du quotidien -, ou peu avouables - parce que liés à une économie informelle. Les déménagements, par exemple pour se rapprocher des enfants, peuvent a contrario contribuer à rompre des logiques d’échanges qui, bien qu’invisibles, constituaient une ressource indispensable au maintien à domicile des personnes âgées.
Une autre difficulté provient de ce que la lutte contre l’isolement ne se décrète pas. L’insistance des personnes interrogées pour vouloir préserver leur autonomie démontre qu’il ne s’agit pas de faire le bien à leur place. Les politiques de « prise en charge » ont eu tendance à assister et à ségréguer les personnes aidées. Or, dans les entretiens, les personnes isolées réaffirment avec force leur désir de rester insérées dans des circuits d’échanges les plus « normaux » possible. Agir auprès d’elles suppose donc de prendre en compte les histoires et trajectoires de vie individuelles au risque, sinon, de perturber de fragiles équilibres. Il est d’ailleurs significatif que les solidarités existantes s’inscrivent, pour une part importante, sur le registre informel. Beaucoup de personnes âgées bénéficient, au quotidien, d’une surveillance ou de petites aides (monter le courrier, amener le pain…).
A vouloir trop codifier ces formes d’aide, le risque est de déstabiliser les fondements de l’échange qui reposent, avant tout, sur une relation singulière et sur des règles non-dites. A la différence du recours aux services professionnels de l’aide à domicile, qui nécessite une objectivation administrative de la demande, l’aide informelle revêt une forme plus évanescente. La rencontre entre l’offre et la demande s’opère généralement de manière implicite. C’est ce qui en fait la force car la relation est alors équilibrée, permettant aux protagonistes d’avoir le sentiment de rester « à la bonne distance », et donc de préserver leur autonomie. Mais cela en fait aussi sa faiblesse lorsque l’isolement est tel que la personne âgée ne dispose plus des ressources indispensables pour entrer en relation.
C’est pourquoi toute intervention visant à lutter contre l’isolement des personnes âgées nécessite avant tout une action en amont. Cela revient à remettre en cause la logique curative des politiques sanitaires et sociales pour au contraire repenser le mode d’intervention des acteurs dans une logique plus préventive. Car, dans la plupart des cas, on n’est pas isolé, on le devient. Or l’organisation de la société et le territoires offrent plus ou moins de facilités ou d’obstacles pour que la rencontre puisse s’opérer entre les individus quels que soient leur âge et leur handicap. Par conséquent, prévenir l’isolement revient à remettre en perspective l’organisation même et le fonctionnement de la société. Vaste programme !
Campagne contre l'isolement des personnes âgées.