Les vieux blancs d'Abidjan (Côte d'Ivoire)

Un article de Michel GALY, paru dans le Monde Diplomatique d'aout


OUBLIÉS DANS LEUR AFRIQUE DU DÉBUT DU SIÈCLE

Pauvres Blancs d’Abidjan

L’ELDORADO ivoirien des années 70 avait été progressivement déserté par les Européens, à la fin du « miracle ». Pourtant, à Grand Bassam, comme dans d’autres faubourgs d’Abidjan, dans une précaire bohème, certains Européens restent et, quoique paupérisés, semblent acceptés par les Africains, comme une ethnie en voie de disparition et aux coutumes bizarres...

Par Michel Galy

Abidjan, quartier France, Bassam : murs lépreux, masures écroulées, palais à balconnades des anciennes administrations françaises traversés de bougainvilliers et peuplés de myriades d’enfants... Lentement, les radeaux de jacinthes d’eau dérivent sur la lagune. Les « derniers Blancs » prennent le frais du soir au Quai, le « maquis » - le bar ou la gargotte - branché de l’ancienne capitale coloniale, traitant cirrhose et paludisme chronique par l’alcool, dans l’interminable réminiscence du temps passé. Du cinéaste russe Andreï Tarkovski revisité par Céline : les « vieux Blancs » s’y plaisent.

D’autres, sous la houlette de M. Arnaud Galibert, ont créé une association de quartier avec des Ivoiriens : ils rêvent de faire revivre Bassam, qui deviendrait une cité d’artistes et d’artisans, bien que - côté ivoirien - on soit plus soucieux d’occidentalisation que de muséologie, considérant avec quelque ironie cette fascination pour la décrépitude d’un passé qu’on juge révolu.

Loin de la pacotille de bois d’ébène ou des statuettes de laiton à l’usage de touristes pressés, des tenanciers de galeries d’art, comme M. Jean-Jacques Schnegg, patron de l’Artelier, tentent de promouvoir le meilleur de l’art africain. Artistes locaux et européens sont tous désargentés : une précaire bohème qui n’est pas le dernier des charmes de la vie mêlée de Grand Bassam. Homosexuels en couples franco-africains, retraités coulant une « vie de château » à 500 000 francs CFA le mois, familles françaises appauvries y vivent en une microsociété « castée » et conviviale, s’attirant parfois chez les Ivoiriens le surnom ambigu de « Blancs gâtés ».

M. Charles Bouisset décline sa classe d’âge comme tous les vieux colons : « 67 ans de Côte-d’Ivoire ! ». Plus isolés, plus aventureux, certains Français ont fait jusqu’au bout, comme lui, le chemin de l’africanité. Tout droit sorti d’un roman de Joseph Conrad, vêtu d’une ample chemise dyoula, parlant encore couramment swahili et wolof, il conte l’Afrique d’autrefois, où il avait « crapahuté trente ans dans les villages, pour le BRGM  ». De Vridi à Assinie, à quatre-vingts ans, il promène une vieillesse encore verte : peintre sur velours et écrivain d’occasion, à peine attristé par la « déchéance de la dévaluation ».

Le pays et ses élites ont changé, pas eux. M. André Sallès, chef informel du quartier Mossou, à Bassam, diagnostique sans appel : depuis son arrivée dans ce « pays de cocagne », en 1942, « on a gâté cette Afrique ». Lui qui a connu « tous les vieux bonzes du PDCI  » en brousse - « Philippe Yacé à 150 francs CFA comme instituteur, Houphouët à 250 francs CFA comme médecin africain, Coffi Gadeau à 200 francs CFA... » - n’en revient pas de leur arrogance : « Ça vous regarde de haut ! Pourtant, ils savent que je ne suis pas là d’aujourd’hui ! » Le voilà pris au piège de l’idéologie raciale blanche du « faiseur de pays », comme celle qui attribue, chez les Africains, un prestige inégalé au « premier arrivé » sur la Terre.

Sans redouter la contradiction, M. André Sallès se réclame aussi de... Jean- Jacques Rousseau : « L’homme n’est-il pas né pour être libre ? Moi, j’ai choisi : j’ai fait mon apprentissage d’être africain. » Forestier à Tabou, aviateur au Liberia, accusé avec l’opposant Jean-Baptiste Mockey lors du « complot du chat noir », il a connu les geôles présidentielles de Yamoussoukro, puis l’exil... en France. Sa vision du pays aujourd’hui est tranchée, à la mesure de sa propre précarité : « Houphouët les avait tous corrompus, le couteau sous la gorge et l’argent plein les poches ! »

M. Sallès a le tutoiement facile et l’hospitalité d’antan, table et maison ouvertes = comme si chacun descendait toujours d’un camion tout- terrain couvert de latérite, après trois jours de mauvaises pistes. La concession qu’il s’est construite est à son image : une vieille maison en planches, sur pilotis, de « petit Blanc du Sud », style Route au Tabac. Deux bateaux de fer, qui patrouillaient autrefois en lagune, rouillent tranquillement près du hangar de mécanique, au milieu d’une basse-cour façon arche de Noé.

Quand l’âge vient, l’angoisse taraude pourtant les « pauvres Blancs » sans famille, vite vieillis sous l’ardent soleil des tropiques. « On ne peut s’adapter à la vie des Africains ; et s’ils viennent vers vous, c’est pour profiter ! », estime Mme Carole, depuis son balcon bassamois. Corps ruinés par la brousse, la malaria, la saison des pluies : le « coup de bambou » provoque bien des naufrages et des rapatriements forcés.

On dit que les autochtones retrouvent toujours, sous les artères de la capitale, les repères de leurs anciens territoires de chasse. M. Sallès, au volant de sa Mitsubishi Galant d’un autre âge, retrace lui aussi sa géographie imaginaire, de bars en boîtes, de magasins libanais en villas amies. Mais seulement dans la basse-ville près du port ; Cocody et les Deux Plateaux - les nouveaux quartiers résidentiels - restent pour lui « terra incognita ».

A son quartier général du Pam-Pam, un des bars à l’européenne du Plateau, le « vieux Fontaine » démontre, entre deux verres, sa connaissance de la diaspora blanche. Ses schémas zigzagants les évoquent tous :

« Voir les maquis de Bassam. La paillote du bord de plage. Cocobeach vers Assinie, avec Bruno Pivetta. Pozzo Di Borgo, rue Mercedes. Fouquet, cinquante-cinq ans, marié avec une fille bété. M. Bey, le roi de Coco Service : 40 000 oeufs par jour ! La famille Gueneguez d’Abobo, après Motoragri. A Bingerville, un couple de Blancs. Les planteurs d’Azaguié. Et Tortiya, où un Français a réinventé le saloon pour les chercheurs d’or... »

Cent métiers, cent misères ? M. Joseph Clavel, président de l’Association française de bienfaisance en Côte-d’Ivoire, en connaît de pires. Dès l’aube, ce chef d’entreprise en retraite court Abidjan pour revendiquer des aides en faveur des plus démunis. Ses bureaux, dans la tour de la résidence Eden, ressemblent plutôt à une cour des miracles : vieux Franco-Libanais, métisses ou Africaines abandonnées, Français au chômage sont reçus par des bénévoles.

Tonitruant, tatoué comme un vieux marin, M. André Fernandez, s’il a bien besoin d’un colis de vivres, n’a pas perdu le sourire. Lui est « de la bande de Marcory », dans la ville basse, et prend ses quartiers chez Pilou, à côté de la station Texaco. Selon lui, chaque Français a son ethnie... celle de sa femme ! D’après ses observations, les maris de femmes bété « fraient » entre eux, tandis que les conjoints de Baoulé les regarderaient en chiens de faïence. Et, si le cercle colonial a bien éclaté, les « tribus » de Blancs se retrouvent au siège des amicales bretonnes, occitanes, ou lyonnaises, à tel point qu’une jeune étudiante ethnologue ivoirienne a pu se lancer dans l’observation des étonnantes coutumes... des Corses d’Abidjan !

Quand vient le soir, le patron français du restaurant La Bonne Bouche regarde passer les voitures. En short, cordial, bedaine en avant et dents ébréchées, il a cessé de s’étonner de son entourage d’ « hôtesses », dans ce quartier « chaud ». S’il montre fièrement ses chambres à 5 000 francs CFA la nuit, si appréciées par les Français de passage, il regrette le temps béni où « les forestiers de l’intérieur venaient en avion privé claquer les grosses liasses de billets rouges, réquisitionnant filles, bars et restaurants », et repartaient bien allégés.

A l’inverse, beaucoup, mi-héros de Graham Greene, mi-héros d’Ernest Hemingway, souvent ruinés d’un seul coup, remâchent avec amertume leur splendeur passée : « Après avoir arraché chaque franc, s’indigne Armand, mon parc d’autobus a brûlé en une seule nuit ! Même Houphouët, qui me connaissait, n’a rien pu faire : ma compagnie faisait de l’ombre à un ministre, il a envoyé des petits Dyoula incendier le tout ! »

Pour M. Yves Bénabes, soixante-trois ans, qui a connu ces années « folles », de 1945 à 1965, c’est l’insécurité qui devient inquiétante : « En Côte-d’Ivoire, on tue plus de Français qu’en Algérie ! », soutient-il. Opposé à l’héritage - « J’essaye de tout claquer avant de partir ! » -, très critique envers l’assistance - « Je crèverais plutôt que de leur demander un cadeau ! » - , M. Bénabes revendique sa liberté d’homme seul : « Pas de télévision, de vidéo : moins j’ai d’argent, mieux je me porte ! »

Certains vivent des secours du consulat, parfois complétés par les associations caritatives. Sur les 20 000 Français de Côte-d’Ivoire - la moitié des résidants de 1981 - plus de 40 % sont binationaux, la plupart d’origine libanaise. Toute une panoplie d’aides concernent les cas d’urgence, médicaux ou sociaux : 156 cas en 1995. Les plus de soixante-cinq ans relèvent de l’allocation de solidarité, sorte de revenu minimum à l’étranger, touchant jusqu’à 240 000 francs CFA chaque mois - le salaire d’un cadre ivoirien.

D’autres misères, davantage cachées, échappent à l’aide institutionnelle : Marthe, épouse délaissée d’un Ivoirien, la soixantaine maussade, affublée d’un grand pagne délavé, rencontrée dans une cour collective de Yopogon ; ou la « vieille dame française » du marché d’Abobo, errant en guenilles, mendiant de quoi survivre, rêvant de mythiques troupeaux au Mali pour reconstituer sa fortune : maltraitée par son mari africain, elle refuse obstinément de rentrer en France, jusqu’à revendre un billet d’avion pour rester dans son pays d’adoption.

Les Français du bar Le Rallye affirment connaître une existence bien pire que celle des gens qui « vivent de pain et de sardines dans des taudis, à Adjamé ou Treichville ». On est loin de la vision métropolitaine du Blanc colonial, à la vie princière, parti « faire du CFA »... Rue du Gabon, Etienne, la trentaine frêle, mal rasé et pathétique, quémande sans vergogne ni exclusive - « Mon frère, pardon, un peu l’argent !... » - pour le boire aussitôt en koutoukou, le redoutable alcool de palme trafiqué. Il a déjà liquidé depuis cinq ans son petit fonds de commerce...

En brousse, un séjour prolongé fait découvrir des Européens très isolés, exclus des deux sociétés. Ainsi ces deux contremaîtres de la scierie de Port-Gauthier, rencontrés après trois heures de piste, à la saison des pluies : contact viril de patibulaires buveurs de bière, curieusement discrets sur les conditions de leur arrivée, directement de Marseille, pour se faire oublier...

La vogue baba cool des années 70 - « faux Blancs » fort mal vus par les Ivoiriens respectueux d’une image classique du colon - a laissé quelques traces. A Grand-Lahou, une communauté campe dans les étages d’une demeure coloniale : Clémentine, vingt-deux ans, vit à mi-temps de ses charmes à Abidjan ; Yvon exploite de ses mains le bois à brûler ; Jean et Loïc ont trouvé « un job de bana bana  » pour un Anango (nigérian), portant sur une pirogue, pour un salaire de misère, d’énormes paquets de bambou de Chine jusqu’aux villages proches.

« L’Afrique, cette maîtresse jalouse... » : Au Rallye, les habitués enchaînent les considérations fascinées sur « la femme africaine ». Les jeunes militaires français de la base de Port-Bouët, les volontaires du service national inexpérimentés, les vieux Blancs désargentés se retrouvent encore à la Cabane Bambou ou au Whisky à gogo, les boîtes à filles de Treichville. Ainsi Stevie, « ex-commando choc du Bima  », de retour en Côte-d’Ivoire après l’armée : il dit s’être « mis à la colle », avec Rosalie, une petite couturière plutôt délurée, une Attiée (ethnie ivoirienne) de dix-sept ans, et vit avec Marie- Jeanne, leur petite fille métisse, dans un « entrer-coucher » de 15 m2 à Koumassi. « Tant que ça dure », dit-il avec fatalisme... Bagarres et drogues, alcool et sida le guettent, à moins que le « milieu » franco-africain ne le récupère. Les services de l’ambassade rapatrient, bon an mal an, une quinzaine d’aventuriers impécunieux, partis faire fortune au hasard, et perdus dans les mirages d’une Afrique du XIXe siècle.

Abidjan est-il si différent de Johannesburg ? Même cascade de mépris d’un « apartheid soft », où chaque communauté vit entre soi dans la concurrence des emplois, des formations, et des privilèges. Certes, les « vieux Africains » aiment passionnément le pays, s’ils n’apprécient pas toujours les habitants. Pour le sociologue ivoirien Marcellin Assi, les voisins africains de ces Français de Bassam nourrissent souvent un certain ressentiment contre des comportements jugés suffisants et dominateurs : « Les Blancs restent toujours entre eux, ils nous méprisent. » Tolérants, la plupart des Ivoiriens respectent cependant les plus anciens, estimant qu’ils ont « un grand passé, mais peu d’avenir »...

La mort hors de la France n’obsède guère ces derniers « pauvres Blancs ». M. André Sallès, par exemple, se voit volontiers rejoindre bientôt les tombes colorées du cimetière marin de Bassam. De temps à autre, des livres défraîchis portant le nom des vieux coloniaux et celui des anciennes possessions d’Indochine ou d’Afrique apparaissent sur les « librairies par terre », restes des dernières bibliothèques, bouts de mémoire dispersés après chaque décès. Des statuettes de bois les représentent déjà, avec casques et fusils, les figeant dans l’« art nègre » : les collectionneurs de « colons » les apprécient fort. Entre légende et totémisation, les vieux Blancs, comme d’autres morts célèbres, se métamorphoseront bientôt en ancêtres...

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